Mise au point sur les Beautés Minoritaires

oujoursSource intarissable de nouveaux et d’anciens maux, le Blantriarcat ne nous laisse pas de répit. Je n’y attache plus la même importance, et heureusement, car ce n’est pas bon pour les nerfs. On me prescrit une jolie dose de lâcher-prise. Une sorte de bulle-armure qui protégerait des mains baladeuses, des rires nerveux, des regards de travers et autres déclarations et insinuations racistes. Le gadget quasi-bondien pour me défendre contre les micro-aggressions. Mais la photographie, c’est une corde sensible chez moi, alors il faudra me pardonner cet écart à mon nouveau régime. Ce billet est plus #GrandeGueule que #LâcherPrise, il faut bien trouver un équilibre quelque part.

CHEWING GUM SERIES 2
Chewing Gum Saison 2 : une histoire de fétichisation

Le blantriarcat est partout. Même là où on ne l’attend pas. Non je rigole. Je vais me contenter de prendre un exemple parmi tant d’autres, ici dans un tutoriel youtube d’une chaîne spécialisée dans la photographie! Bon, je reconnais qu’il n’y a là rien d’inédit. En vérité, au fond de moi, je partais avec le cœur léger avec le goût d’apprendre et d’améliorer mes compétences. Pour apporter ma modeste contribution photographique à la révolution visuelle qui nous traverse. Le monde brunit toujours plus, et on commence à le voir également sur les panneaux, les écrans, dans les histoires… Victoire? Ne nous emballons pas.

Reality check: c'est la merde
Reality check: c’est toujours la merde.

A vos marques…

J’adore apprendre, y compris par vidéo. Les « tutos » sont des mines d’or. Coiffure, jeux vidéos, maquillage, cuisine, musique… Avec une bonne connexion, on peut facilement approfondir nos connaissances régulièrement. Un genre de mise à jour pour humainEs (fausse équivalence) . Ceci dit, je ne m’attendais certainement pas à m’entendre dire après seulement 1 minute et 40 s de vidéo que la « modèle parfaite » pour la photo studio doit être blanche, de préférence avec des tâches de rousseur, chevelure rousse…
– Oups. Faisons mine de n’avoir rien entendu. Lâ-cher-prise.
Tout en traitant sa modèle comme un objet, il nous explique qu’il est « parfait de faire du high key avec une blonde, il est parfait de faire du low key avec une brune ».
– Heu…il va continuer longtemps comme ça?
« Et le gros avantage de la rousse, à part qu’on peut la brûler après, c’est que sa chevelure fait à moitié blonde et à moitié brune. »
– Bon ça suffit. Bravo, il a réussi à me gâcher le moment. J’arrive plus à suivre avec ses « modèles parfaits ».

Je suis à la limite de l’overdose de misogynie. J’ai eu ma dose de publicités pseudo-humoristiques sur les blondes, les rousses, les brunes, et les entre-deux. Je me rappelle également de cette campagne particulièrement moche. On joue sur les rivalités féminines en quête du regard masculin pour faire miroiter à de pauvres bougres (sexistes) des perspectives romantico-sexuelles avec des stéréotypes. Y en a que ça ne dérange pas. Libre à elleux…

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Note: je n’accable pas, ni ne remets en question les choix professionnels et personnel des modèles. Je reproche l’instrumentalisation sexiste de leur image par autrui à des fin mercantiles. L’exploitation du corps et de la sexualité des femmes/minorités de genre ne semble être considérée comme immorale que lorsqu’elles en sont les décisionnaires. On valide une campagne comme celle ci-dessus, mais on va criminaliser la prostitution… Et comment répondent certaines femmes à cette objectification?

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Ok. Mon avis, il n’y avait probablement pas assez de personnes issues de l’immigration parmi les décisionnaires drrière cette campagne, assez habituelle de la part d’un féminisme qui a hâte d’oublier que les femmes blanches ont longtemps profité de l’indigénat, de la. colonisation et de l’esclavage. L’émancipation des femmes blanche via le prisme du racisme, rien de nouveau.

Quelle perfection blanche?

Est-ce le genre de photographe qui parle volontiers de la beauté de « la Femme » (ou la Fââme) pour excuser ses « dérapages misogynes »? Who knows? Who cares? Je ne supporte ni son humour lourd, ni le paternalisme avec lequel il parle à/de sa modèle, et si c’est censé être marrant, c’est raté. Se tromper de prénom volontairement, le fait qu’elle le corrige sans cesse, et le voir s’entêter à s’enfoncer dans l’humour oppressif, facile surtout vu le dispositif du shooting photo. Il prend soudainement un ton solennel: « Vous voulez nous rencontrer en vrai? Vous pouvez. » Il a ses deux sidekicks de part et d’autre et lui, au centre de cette sainte trinité, héroïne éternelle de notre culture. L’homme cisgenre blanc, « sa » belle rousse et son « ami » plus âgé, qui a souvent l’air de se demander ce qu’il fait là.

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On en oublierait presque que les grandes perdantes et oubliées de l’affaire sont toutes les autres, hein? Vous savez, nous, les autres, les femmes racisées! Nous inclue-t-il dans les brunes? Ou dans les blondes et les rousses? Sait-il qu’il existe des femmes noires et rousses? Je mettrai ma main à couper qu’il n’a que très peu (voire jamais) photographié de femmes non-blanches, et il me suffit de l’écouter pour le deviner. Il pourrait me parler de son amiE noirE, de combien il aime tel ou tel aspect d’une culture africaine fantasmée. Rien n’y ferait. Désormais, mon attitude et mes attentes envers lui, ses dires, ses opinions, en a pris un coup. Et ce n’est pas un PRÉjugé. Je ne juge pas, je constate a POSTeriori, et ensuite il m’arrive d’extrapoler à des fins humoristiques. Il y a une différente notoire 😉 Il a dévoilé son racisme sans le savoir, en un peu moins de deux minutes.

Je ne suis pas en train de l’attaquer personnellement, who cares? je rappelle seulement que par ce genre de comportements et propos, on me fait comprendre que ce programme ne s’adresse pas à moi. Je trouverais mon plaisir ailleurs. Youtube est un océan de ressources, nous n’avons plus à endurer cela. On est en 2017, je trouverai sans aucun souci un.e photographe tout aussi compétent.e et plus pédagogue qui m’épargnera ces bullshit. Si c’est une possibilité online, IRL (dans la vraie vie) c’est une autre histoire… la Blanchité est un vrai manège infernal quand on est une femme afro engagée.

LA BLANCHITE #1
LA BLANCHITÉ made in France : un mode d’emploi afroféministe

Jamais ma méfiance envers des hommes, des BlancHEs, des riches, ne devrait être mise sur pied d’égalité avec les racismes, la négrophobie, la misogynoir. Et il n’y a rien que moi, en tant que femme afro, je puisse dire à des hommes et/ou des BlancHEs, à propos de leur masculinité ou de leur blanchité, et qui pourrait avoir des répercussions au niveau global sur notre culture, ou de leurs modes de vie… Comme le rappelle Aamer Rahman dans son célèbre sketch sur le racisme anti-blanc.

Et aussi, comme pour le maquillage, la coiffure et tant d’autres domaines liés aux mode de vie propres à chaque communauté. Modes de vie dont les BlancHEs ignorent tout la plupart du tout, quand iels ne l’envisagent pas tout bonnement comme une touche folklorique épicée et colorée dans leur vie terne. La photographie doit elle aussi être décolonisée. Les corps racisés ont assez subit les regards curieux, interrogateurs, fascinés, et je continue moi-même à en subir tous les jours. Cela ne s’est jamais interrompu, probablement depuis les premières Rencontres. Et il n’y a rien qu’on puisse vous proposer qui pourrait effacer ça. Ce quelque chose, que j’appelle le regard blanc, prend une autre dimension lorsqu’il est justifié par des aspirations artistiques.

Le regard de l’artiste blanc

Cela pose également beaucoup de questions concernant le rapport de l’artiste à ses modèles, surtout lorsque les dynamiques de genre et/ou de race…sont en jeu. La façon de s’adresser à elles, le choix des poses, l’ambiance… Certaines vidéos de shooting sont très troublantes. L’image d’un homme blanc en transe, avec plusieurs appareils autour du cou… « Cambre-toi plus, tourne la tête, le regard vers moi, plus sexy les yeux… » Dans la bouche d’un homme blanc, ça me fout la chair de poule. Une forme de transe qui pourrait sembler excessive ou malaisante, mais qui est souvent saluée, vite pardonnée et qualifiée d’excentrique. Parce que lorsqu’on est un homme blanc, il en faut des casseroles pour être mis au ban! Combien d’histoire d’abus et de maltraitances de modèles par des photographes et professions apparentées? On laisse aux artistes blancs le « privilège » d’explorer les limites du subversif  dans un art qui est tout sauf subversif car dominant, et ne s’inscrivant que rarement dans un contre-courant culturel. Sans jamais parler les violences matérielles et symboliques que cet art produit. Quand il s’agit par contre de dénoncer l’utilisation de leurs « atouts » par les concerné.e.s elleux-mêmes, selon leurs propres termes, alors là il y a du monde au balcon. – Oui elle choisit d’utiliser sa sexualité comme source de revenus dans un monde capitaliste et sexiste? So? C’est trop demandé qu’elle puisse le faire sans risquer plus de violence? On en est là?

The privilege is strong with this one. – Yoda, Star Wars (si, si…)

La Blanchité
La Blanchité la plus totale

Tous les hommes blancs ne se valent pas dans leur blanchité et leur masculinité, tous les photographes ne sont pas des Terry Richardson. Pour en revenir au tuto photo, j’invite ce photographe et pédagogue à envisager l’amélioration de ses compétences. Une sorte de bilan de compétences. Toc-toc-toc. Qui est-ce? C’est 2017…

Pour moi, unE bonnE photographe ne cherche pas la facilité. On expérimente, on trouve des solutions techniques, des astuces, comme lui-même en prodigue sur sa chaîne. Tout ça pour capter ce que notre oeil voit. Pour pouvoir partager notre vision du monde, des gens, leurs beautés et leurs horreurs. Mais on n’établit pas un modèle figé, qui ne correspond qu’à une minorité de notre espèce, excluant ainsi une énorme part de l’humanité, tout en créant de fait une hiérarchisation selon un spectre allant du clair à l’obscur. Ce que je vois semble si différent de ce qu’il voit qu’il vient de me donner probablement le pire conseil ever. Peut-être un conseil de technicien, mais certainement pas un conseil d’artiste.
Non seulement je serai extrêmement mal à l’aise si je devais poser devant lui, mais vu sa façon d’objectifier son modèle qui correspond à tout ce qu’il pouvait attendre d’elle, j’ose à peine imaginer sa mine déconfite face à ma beauté, ou celle de ma mère, de ma soeur… dont il ne saurait que faire. Nous serions une corvée pour lui, et nous méritons mieux que ça. je ne pourrais possiblement pas me laisser vivre et capturer par son objectif ne connaissance de cause. D’autre part je n’ai jusqu’ici pas mentionné l’autre côté de la pièce, le nombre de fois où des personnes blanches ont tenté de me prendre en photo dans la rue alors que j’étais avec des amies racisées, évidemment sans notre accord!

Leave us the fuck alone.

Sublimer nos beautés

Je n’ai aucune envie particulière d’altérer mon être afin de correspondre à un idéal (inatteignable pour moi), et j’invite tout.e.s « les autres » à du côte des Beautés Minoritaires (majoritaires sur le globe en réalité) qu’on ne voit et entend pas assez. Apprendre à voir la diversité de nos beautés en décolonisant nos imaginaires. Fréquenter et photographier des personnes de genres et d’origines diverses est une joie immense pour moi. Avec les adolescentes, l’une des premières choses que j’essaie de leur transmettre, c’est l’amour d’elles-même. Je ne me souviens pas combien de fois je leur ai dit que leurs cheveux étaient versatiles et débordant de possibilités. Je n’oublie jamais de leur dire combien ces couleurs se marient avec leur teint. Combien leurs manières d’être envers les unes et les autres étaient leur don le plus précieux. On parle beauté, santé, on échange des conseils… J’y gagne autant qu’elles. Et il y en a pour tout le monde.

Me as Venus de Milo by Botticelli
Me as Venus de Milo by Botticelli / Redefining Renaissance beauty standards 😋

Nous aussi, les non-Blanc.he.s, les grosses, les handies, les vieilles, les pauvres, nous prenons des photos. Et si votre regard biaisé depuis l’enfance ne voit pas notre beauté, nous lâchons prise et continuerons à créer malgré tout. Pas en dépit, mais avec un amour profond et authentique pour nous et notre art. En tant que modèle, je m’attends à être mise à l’aise devant l’objectif, et me voir donnée la possibilité d’incarner toutes les facettes de mon être. En tant que photographe, je ne cherche pas la facilité d’une pratique sans risques dans des conditions idéales. Déjà je n’en ai pas les moyens. Mieux, j’aspire à sublimer et capturer nos beautés par nous-mêmes avec les moyens du bord.

L’ironie du sort, c’est que nos beautés finissent toujours par être co-optées, appropriées et reproduites car rendues tendance par une culture visuelle en manque de nouveauté permanent. Cette année, partout en France l’art contemporain africain semble avoir la côte. J’imagine que c’est une tendance, mais ce qui me réjouit c’est la perspective de voir un autre art prendre place dans la rue et les musées. Une photographie qui met en scène ou immortalise les corps noirs dans et depuis une autre posture, dans un imaginaire toujours plus détaché de la blanchité. Et quand j’en vois le résultat, je sais que l’humanité tout entière a beaucoup à y gagner.

Afriques Capitales
Alexis Peskine / Le radeau de la méduse Exposition @LaVillette « Afriques Capitales »

Ressources:

Des mannequins victimes de maltrai­tance durant la Fashion Week ?

Exposition Afriques Capitales à la Villette / photo en tête par Aïda Muluneh

Le blog Beautés Minoritaires

DarkArtsGallery: une galerie d’art afrocentré

Pénélope Bagieu : elle dénonce le racisme ordinaire dans le monde de la publicité (notez quelle est la « modèle » choisie à la fin…)
http://www.francetv.fr/temoignages/racisme-ordinaire/lillustratrice-penelope-bagieu-denonce-le-racisme-ordinaire-dans-la-publicite_88

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3 réflexions sur “Mise au point sur les Beautés Minoritaires”

  1. Super article, je me suis beaucoup reconnue dans certains aspects comme l’attitude de lâcher prise qu’il faut bien apprendre à adopter pour trouver sa place et ne pas être perpétuellement l’angry black woman. Mais avec la nécessité de dire sa révolte quand ça va trop loin. Tu le fais magnifiquement avec cet article. Moi, j’ai très envie de discuter avec ce photographe youtuber pour lui faire comprendre à quel point ces propos sont discriminatoires et rabaissants pour ses modèles. Belle soirée à toi ☺️

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    1. Merci 🙂 je crains ne plus trop avoir le courage de faire de la pédagogie à qui le demande. Tout ce temps et cette énergie passée à lui expliquer sera probablement frustrant. Non pas que je n’ai pas espoir en l’homme hein, la pédagogie, c’est selon mes termes ^^

      Aimé par 1 personne

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