Non-mixité noire et fragilité blanche: une histoire sans fin?

Je sens que le concept et la mise en oeuvre de la non-mixité noire provoquent encore et toujours des sursauts chez quelques âmes sensibles. Nous avons beau être clair.e.s, dans nos prises de parole et ailleurs, la mayonnaise ne prend pas. Une militante congolaise, une tantine, nous a félicitées lors de la dernière marche et a elle aussi évoqué la nécessité de la non-mixité de nos luttes. Validation d’une aînée, mais rien n’y fait. Certain.e.s ne saisissent pas nos enjeux, nos conditions de (sur)vie, chacun.e à notre façon, surtout celles les plus démuni.e.s d’entre nous.

la-marche-paleo

Lors de la marche du 6 mars, deux personnes s’étaient rapprochées du cortège afroféministe, et je suis allée leur demander de bien vouloir passer devant nous ou derrière nous, afin de conserver la non-mixité du cortège. L’un d’entre eux me demanda de lui donner des précisions sur cette non-mixité. Je lui désignai alors le cortège afroféministe des deux mains: « comme vous pouvez le voir, ce sont majoritairement des femmes noires ». Ce simple constat a suffi à l’ébranler.

Le langage des opprimé.e.s a une portée révolutionnaire. Chaque communauté définit ses propres termes, crée ses propres cultures de résistance. Tantôt elles inventent les leurs :transidentités. Tantôt elles se les réapproprient: queer, pédé, gouines. Et parfois, elles utilisent des mots que leur pair.e.s leur ont transmis, à des fins politiques ou non comme blanc, ou toubab. Sans guillemets.

Désigner l’autre ne lui fait jamais plaisir. Il est vrai que nous n’avons pas pris la peine de leur demander ce qu’illes préfèrent. Français.e.s? Français.e.s de souche? Occidentaux? Caucasien.nes? Visages pâles?… Je suis ouverte aux suggestions. En attendant, rien de mieux qu’une petite réflexion introspective pour se donner une chance de’apprendre à se situer dans le monde, prendre du recul et prendre la mesure de nos privilèges et nos fardeaux. Me faire appeler « Black » ou la « Tiss-mé » m’est insupportable. C’est malheureusement une expression extrêmement répandue.

Beaucoup de personnes blanches supportent mal de fait d’être racialisé.e.s. Et je le comprends. La racialisation induit une aliénation dont on se défait difficilement et qui a touche à des aspects personnels et profonds de nos identités. D’autres rêvent de paradis post-racial, nous entendent-illes seulement lorsque nous leur affirmons que ce n’est pas pour demain? Ce qui venait de le traverser, c’est ce que chaque enfant non-blanc vivant dans l’Hexagone a expérimenté, souvent dès son plus jeune âge, et pendant des années après cela. Probablement encore aujourd’hui, en ce moment-même.

« Nous vivons une racialisation systémique et transgénérationnelle.

Les Blanc.he.s la vivent de façon anecdotique.

Je ne le leur reproche pas cela, mais leur entêtement à  comparer l’incomparable.

Nous ne sommes pas aux J.O. de l’Oppression. »

Voldenoire

A lire également:  De l’urgence d’en finir avec le racisme anti-blanc par João Gabriell pour LMSI).

Au final, je n’ai fait que désigner mes soeurs afrofem comme des femmes noires, et cela lui a suffit à se sentir racialisé. Je n’ai même pas prononcé le mot « Blanc »… Je pensais qu’un homme qui défile à une manifestation féministe, qui aurait probablement compris que celle-ci soit non mixte, réservée aux femmes et minorités de genre. Ce n’était pas le cas. Le service d’ordre de la manifestation était uniquement composée de femmes. Et s’il s’agissait d’un cortège de travailleuses du sexe? Si l’une d’entre elles lui avait demandé d’avancer de quelques mètres pour préserver une autre non-mixité, aurait-il été blessé de la même manière?

Images tirées de l’Histoire sans Fin. « Neverending sto-oryyy, oooouh ». Oui, j’ai été une enfant des années 80.

Je mentionne rapidement les journalistes, les photographes qui viennent bousculer des femmes à une manifestation féministe « pour avoir le bon angle », celleux  qui viennent nous solliciter et n’acceptent pas notre refus, « parce que le projet sur lequel illes travaillent est capital »… Après de nombreux colloques, table-rondes, et événements, j’ai vu l’instrumentalisation  de nos propos, je vois les sensibilités s’émousser de loin, et en l’occurrence de près. Mais je n’ai pas le temps de bander leurs plaies.

Les Blanc.he.s ont droit à leur émotions et leur fragilité. Mais nous avons le droit de ne pas avoir la patience de leur faire de la pédagogie. Notre pédagogie est précieuse. En nous réunissant, en manifestant en non-mixité, nous accaparons un espace physique. Tout cela les met mal à l’aise, tant pis. Je me laisse parfois traverser par des accès de respectabilité, mais je me soigne. Car c’est fatigant. Un vrai labeur émotionnel.

Nous étions un cortège de femmes et personnes non binaires noir.e.s. Nous voulons nous rencontrer, marcher ensemble, discuter, construire et travailler ensemble. Pour nous, par nous. Rien de bien sorcier pour certain.e.s.

Notre réponse est afroféministe.

Check yo privilege bro

 

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2 réflexions sur “Non-mixité noire et fragilité blanche: une histoire sans fin?”

  1. Bonsoir, ton article est super bien et pousse à la réflexion, à l’introspection. Je suis un femme blanche et je comprend cette idée de non-mixité, j’espère la respecter.
    J’ai quand même une question qui des fois me trotte dans la tête c’est: comment aider à cette lutte, y participer nous, privilégiés sans déposséder les premières personnes concernées, comment montrer du soutien sans faire preuve de paternalisme? Car concrêtement une situation ne change que si différents acteurs se sentent concernés mais on est d’accord que déposséder les gens de leur propre combat bah… c’est tout moisi.
    As-tu des ouvrages à me proposer là-dessus, des articles, des idées? … Je prends tout et j’espère vraiment ne pas faire preuve de condécendance, j’aimerais mieux « aider », participer à la lutte contre le racisme à mon échelle.

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    1. Si tu cherches des ressources, je te conseille d’aller voir par exemple celles mises à disponibilité sur le site du collectif Mwasi et les emissions de Cases Rebelles ainsi que ma page Paroles d’Afrofem et à d’autres endroits de ce blog. Il y a aussi beaucoup d’ecrits, de vidéos, mais c’est à toi de faire l’effort d’aller les chercher.
      Pour aider: en parler autour de toi, et utiliser ton privilège qui te donne peut etre accès à des espaces d’entre soi blanc. C’est pour moi le premier pas vers une aide concrète, qui mobilise le corps et l’esprit. Et a la prochaine manifestation contre le racisme, contre les violences policières, #blacklivesmatter près de chez toi, assure toi d’être là en soutien seulement. Pas pour prendre le micro. Merci de m’avoir lue.

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