Rencontre autour des féminismes noirs en francophonie (France, Québec, Haïti) depuis Montréal

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(English below)

« À l’occasion de l’arrivée en librairie de la première traduction française du classique afroféministe de bell hooks Ne Suis-je Pas Une Femme, les éditions Cambourakis et la galerie La Centrale/Powerhouse vous invitent à une discussion autour de la traduction du Black Feminism américain en contexte francophone.
Cet ouvrage traduit en France et lancé aujourd’hui au Québec fait l’objet d’au moins deux dé/relocalisations. La première dans la langue et la seconde spatiale, dans deux territoires francophones différents, la France et le Québec. En effet, si la traduction en français de livres aussi iconiques que celui de bell hooks est une bonne nouvelle, il reste nécessaire de concevoir ce type d’ouvrages comme des inspirations et/ou des outils pour nos propres luttes d’émancipation, sans devoir toujours se référer aux Etats-Unis.

L’événement a eu lieu le samedi 30 janvier 2016 de 14h à 16h à la galerie La Centrale/Powerhouse.
Intervenantes:
Dre Stéphane Martelly : Spécialiste des littératures caribéennes, auteure et peintre.
Chercheure postdoctorale en recherche-création à l’Université Concordia.
Leïla Benhadjoudja : Doctorante en sociologie, chargée de cours au Département de sociologie à l’Université du Québec à Montréal et auteure.
La discussion sera animée par Amandine Gay, auteure de la préface de Ne Suis-je Pas Une Femme, réalisatrice et pigiste. »

Citations choisies dans l’intervention de 2h30

(>>> video entière ici)

Cette transcription se veut la plus fidèle possible aux propos des intervenantes. Toute utilisation hors contexte de leurs propos serait une instrumentalisation de leur discours.

Il est important de faire un travail de vulgarisation, de transcription et/ou de traduction afin que les idées complexes évoquées dans ce type de format long soit accessible au plus grand nombre. Si vous regardez vous-même ce genre d’interventions, n’hésitez pas à rédiger un petit résumé, ou à extraire des passages choisis (toujours à remettre dans leur contexte). Merci, bonne lecture, bon visionnage et n’hésitez pas à partager.

« C’est à nous de nous définir, à nous de présenter nos parcours, à nous de dire ce qu’on ressentait. En particulier en France, avec les spécialistes blancs de la question noire. Cette question de la confiscation de la parole par les sociologues spécialistes des minorités, qui un jour vont intervenir sur les trans, le lendemain sur les noirEs, le surlendemain sur les femmes. Et puis ce ne sont que des hommes blancs qui ont des conversations sur des plateaux télé ou dans des radios ensemble…Donc j’en avais assez. »

Amandine Gay, à propos de la nécessité de se raconter soi-même

 

« Ca pose la question de ce qu’on peut faire entre nous pour créer des résistances et des unités entre non-blancHEs, et puis de sortir du « white gaze ». Moi j’ai été longtemps prisonnière de ça. Je me battais contre la suprémacie blanche. Mais au bout d’un moment, on perd de vue ce que nous voulons construire, qui on veut être… et est-ce que notre identité doit se résumer à la façon dont on a été construitE par les autres, en l’occurrence les BlancHEs. Donc ça pose vraiment la question de comment on s’investit dans différents espaces. J’essaie vraiment d’avoir un impact dans la communauté, que ce soit d’écrire des articles dans des journaux, c’est une forme de vulgarisation du savoir, que ce soit le documentaire. Je fais le film que j’aurais voulu voir quand j’avais 15 ans. Ce film s’adresse aux jeunes filles noires en France, pour leur dire, il y a des choses qui se sont passées avant, on a lutté, tu n’est pas seule, tu n’inventes pas des discriminations dont tu te sens victime. C’est comme ça que je vois le film. Bien sûr, je me doute bien qu’il n’y a pas que des NoirEs qui vont le voir. »

Amandine Gay, à propos de son film « Ouvrir la voix »

« Les cultures noires sont a la mode mais les noires ne le sont toujours pas. Mais où sont les professeurEs noirEs, et par extension autochtones, trans, asiatiques dans les départements des sciences humaines de universités, où sont-illes dans les syllabus des universités dans les départements des sciences humaines ou autres? Où est cette histoire? Comment est-elle amenée? »

Amandine Gay, à propos des milieux académiques

« A quel point embrassons-nous l’histoire afro-américaine (états-unienne)? Dans le contexte français en tout cas c’est très clair, elle sert aussi à invisibiliser les NoirEs de France. Je donne un exemple, Christiane Taubira, en août 2014 tweettait sur Ferguson quand en décembre, mais un homme noir sera abattu de dix balles en France, là on ne l’a pas entendue. […] Pendant qu’on est en train de parler des américains, de ce qu’il se passe aux Etats-Unis, en France, des hommes noirs, arabes meurent en prison, sont tués par la police dans les rues, les policiers sont aquittés par les juges, les policiers ne sont même pas amenés devant les tribunaux. Il y a un vrai souci avec le fait que on va nous citer des black feminists américaines (états-uniennes), on va parler d’intersectionnalité, mais pendant ce temps là le travail produit par les intellectuelles noires canadiennes ou françaises disparaît, elles ne trouvent pas de poste dans les universités, elles ne font pas partie de la vie publique ou politique ou à très petite dose. Ce n’est pas la responsabilité des black feminists américaines (états-uniennes), mais j’ai le sentiment elles deviennent des intellectuelles écran malgré elles. Elles incarnent la minorité mais relaient le discours majoritaire. Le fait que le black feminisim soit arrivé dans les millieux universitaires et ait été traduit par des blancHEs, et il y a une question à se poser sur les politiques de traduction, où un certain nombre d’universitaires font de très longues introductions à des textes de black feminists quand c’est des articles.
Je me demande à quoi sert l’arrivée du black feminism dans les espaces universitaires si les NoirEs n’y ont toujours pas accès? »

Amandine Gay, A propos du black feminism et du cas français

« L’université est aussi révélatrice des oppressions qui existent dans la société. Voyons les écrits des féministes racisées dans les syllabus. C’est toujours à la marge, ça ne fait jamais partie des écrits fondamentaux. Les pionnières sont toujours des femmes blanches, ce ne sont pas des femmes racisées, des femmes de couleur. On va les citer, on va les retrouver de plus en plus, le black feminism est enseigné, mais toujours de façon marginale. Je vous donne une exemple, le cours que j’ai donnée en 2015, c’est « sociologie du racisme » et ça bell hooks en parle dans la distinction qu’on veut faire entre les luttes antiracistes et les luttes antisexistes. Comme si les femmes racisées sont absentes des luttes antisexistes parce qu’elles sont occupées par le racisme. Parce que le racisme, ça n’aurait rien à voir avec le sexisme. Dans le milieu universitaire c’est à peu près la même chose. La sociologie du racisme c’est une chose, ce n’est pas de l’enseignement féministe. En tout cas, ça ne fait pas partie du cursus fondamental dans les études féministes. Qu’est ce qu’on fait des imbrications et de l’intersectionnalité réellement? Le racisme n’est pas posé comme une question fondamentale. Les femmes racisées, les féministes racisées, les universitaires racisées, tout comme dans le milieu militant également, servent souvent d’écran, qu’on le veuille ou non. C’est le super mot diversité. »

Leïla Benhadjoudja, sur l’intersectionnalité à l’Université

« Parfois aussi on organise un grand événement féministe ou antiraciste, et on va inviter une militante racisée de l’étranger, pour nous raconter à quel point l’autre pays là-bas est raciste. Au Québec on va dire « regardez comme la France est raciste », au Canada on va regarder aux Etats-Unis, en France on va regarder les Etats-Unis… Bref, c’est une manœuvre qu’il faut démasquer, pour voir que finalement, on invite toujours des gens de l’étranger pour parler d’ailleurs, quand c’est des racisées,  pour ne pas parler de ce qu’il se passe chez nous. »

Leïla Benhadjoudja, sur les stratégies universitaires pour silencier les intellectuelles locales

« Quand je pense aux féministes haïtiennes qui ont existé dans les années 1970, elles étaient très inscrites dans l’action, très inscrites dans le soutien à la communauté donc elles n’étaient pas dans l’écriture pour la plupart d’entre elles. Il existe des archives qui sont très peu consultées, et il faut aussi entendre en tant que personne racisée ou personne de minorité, résister à la tentation de penser refonder le monde, et vraiment prendre le temps de connaître cette histoire. Je ne vois pas comment on pourrait avoir une conversation des féminismes noirs sans mentionner le Point de ralliement des femmes haïtiennes dans les années 1970, le rassemblement Fanm Ayisyen (en créole, encore la fracture de la langue) qui a existé un peu plus tard, et finalement le Congress of Black Woman of Canada. Ces archives existent, et s’investir et de se présenter comme féministe pour moi, ça veut dire aussi connaître cette histoire-là et savoir comment la parole a fonctionné. Parce que si cette parole n’a pas été portée dans un lieu de pouvoir ou bien un lieu universitaire, c’est peut-être précisément parce qu’elle faisait un travail important. Donc il faudrait travailler à restituer cette parole et à connaître cette histoire. »

Stéphane Martelly, sur les archives des luttes des féministes noires

« [Il est aussi important de mentionner notamment] le travail phénoménal de la féministe Monique Dauphin […] qui a réussi à obtenir ces groupes de parole de femmes haïtiennes après le séisme de 2010, où les femmes racontaient leur propre histoire et que leur histoires étaient le moyen de leur émancipation. Je crois que ce genre de geste, d’action communautaire ne doit pas non plus être effacée par des discours plus savants. Il faut comprendre aussi comment cette histoire des féminismes noires se sont construits au Canada et au Québec de différentes manières à différents niveaux. La parole n’est pas obligée de passer par l’université. »

Stéphane Martelly, sur l’importance des histoires des femmes noires

 

Présentation de l’ouvrage à l’initiative d’Alexandra Philoctète

« D’Haïti au Québec, quelques parcours de femmes », 2016

 

Autres ressources:

La Maison d’Haïti (Haïti – Québec)

Le blog d’Amandine Gay (Québec – France)

Le site de MWASI – Collectif Afroféministe (France)

La page des Peaux Cibles – Collectif Afroféministe (France)

« The translation of US Black Feminism in francophone contexts”

To celebrate the arrival in bookstores of the first French translation of bell hooks’
iconic book: Ain’t I A Woman. (http://www.cambourakis.com/spip.php?a…) ; Cambourakis Editions and La Centrale/Powerhouse Gallery invite you to a discussion about the translation of US Black Feminism in the French speaking context.

The translation of bell hooks’ book implies at least two relocations, in terms of language and also spatially as it is now present on two different French-speaking territories, namely France and Quebec. Ain’t I A Woman’s first translation in French is good news; still it remains necessary to consider these landmark writings as inspirations or tools for our own emancipation struggles, thus decentering the African American experience to address global Black diaspora issues.

The event has been held Saturday, January 30, 2016 from 2 pm to 4 pm at La Centrale/Powerhouse Gallery.

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