Afropéennes d’Eva Doumbia: Realer Than Life ou une critique théâtrale subjective

Afropéennes est une pièce mise en scène par Eva Doumbia adaptée de deux textes de l’écrivaine Léonora Miano: Blues pour Elise et Femme in a City.


J’ai eu la chance d’assister à l’une des représentations d’Afropéennes au Carreau du Temple dans le cadre du week end AFRICAPARIS au mois de février. Lorsque j’ai entendu parler de cette pièce, j’en savais alors très peu. Mais qu’importe, j’ai immédiatement pris des places pour ma mère et moi-même. L’occasion était trop belle de se rendre au théâtre entre mère et fille un 14 février, loin de tout le cirque rituel annuel de la Saint-Valentin. Surtout pour y découvrir une pièce mise en scène par une femme Noire, jouée par des femmes Noires, adaptée des écrits d’une femme Noire. Une première pour nous. Ma mère a même proposé à l’une de ses amies proches, J., de se joindre à nous.

Je ne compte pas m’étendre sur le synopsis de la pièce, que vous pourrez trouver ici. Je me contenterai d’en faire une critique totalement subjective et assumée comme telle.

Extraits de la pièce

  • Une surprise originale

Aussitôt entrées dans la salle, ma mère, J. et moi-mêmes nous sommes vues proposer l’opportunité de faire de cette expérience théâtrale quelque chose d’inédit. Un homme est venu nous inviter à manger sur scène avec les comédiennes. Interpellée, je me suis retournée vers ma mère et son amie, et une fois n’est pas coutume, la confiance et la légère euphorie qui m’avaient été prodiguées par cette journée riche en sentiments de solidarité et de communauté m’ont poussée à accepter sans véritablement attendre la réponse de la part de mes chaperonnes. Je me suis alors dirigée sans ciller vers le petit escalier qui mène aux planches. Assises au bord de la scène, les jambes balançant dans le vide ou reposant sur l’escalier, deux des comédiennes nous ont accueillies et nous ont adressé un grand sourire. Je savais que c’était une bonne idée, me suis-je dit.

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Comme cela nous avait été instruit, nous nous sommes installées à l’une des trois tables sur scène. La perspective était bien différente de celle à laquelle j’ai été habituée lors de mes dernières sorties au théâtre (qui ne sont pas très nombreuses, bien que je dois dire que j’ai toujours aimé le théâtre). Je me suis installée sur une chaise, dos au public. Une comédienne s’est approchée de nous, un plateau à la main, et nous a offert à chacune un verre de jus de bissap. Un délice. Elle nous précise ensuite que le menu du soir est un mafé. Deuxième choc. Nous n’étions pas là seulement pour de la figuration, comme nous le croyions, mais aussi pour un repas. Un vrai dîner-spectacle! Toutes les trois ravies, nous avons échangé des regards enthousiastes en silence, incapables de nous retenir de sourire en sirotant.

Les lumières de la salle s’éteignent, les comédiennes se mettent en place à quelques mètres de nous. Chut, ça commence…

  • Plus réelles que la vie?

Nous voilà projetées dans le quotidien d’un groupe d’amies proches, toutes afropéennes, parisiennes à tendance bobo, les « Bigger Than Life ».  Elles partagent un dîner au restaurant, ainsi que leurs histoires intimes, leurs questionnements et leurs blessures personnelles, familiales ou amicales. Les sujets sont variés, mais une chose me frappe en les observant et en les écoutant de si près. Chacune a son histoire, son opinion, son identité et sa couleur de peau. Aucune parmi elles ne se résume à un stéréotype de « la fille Noire » que j’ai tant vue dans le cinéma français. Contrairement à cette dernière, les Bigger than Life sont conscientes de leurs identités, de genre et de race, et du contexte social et historique dans lequel elles s’inscrivent. Et elles en parlent! Elles en rient, et elles en chantent même. Certaines s’approchent même parfois jusqu’à notre table et m’interpellent personnellement. J’acquiesce frénétiquement, le sourire aux lèvres. Entre deux scènes chantées et dansées à moins de 2 mètres de moi, elles tournent en ridicule les pires stéréotypes qui nous sont souvent réservés, sans omettre les désagréments qui les accompagnent inévitablement. Elles ancrent leur condition dans le réel, jamais sans humour et dérision, bonnet phrygien et jupe de bananes à l’appui.

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La force d’Afropéennes, c’est d’avoir su parler à de nombreuses personnes (blanches ou noires), mais en ce qui me concerne, c’est d’avoir autant pu me parler à moi, métisse afropéenne de moins de 30 ans, militante afroféministe plutôt pauvre, qu’à ma mère, immigrée camerounaise et assimilée française qui a vécu l’indépendance de son pays aux premières loges, et qu’à son amie, antillaise de 10 ans plus jeune, qui retourne chaque année voir sa famille à la Martinique. Trois femmes, trois parcours, trois générations, réunies autour d’une expérience commune: vivre en tant qu’Afrodescendantes en France au XXIème siècle. Afropéennes est pour moi avant tout une déclaration hautement politique. Oui, nous sommes afropéennes, n’en déplaise à certain-e-s, mais nous ne sommes pas un bloc monolithique, nous sommes multiples. Avec chacune notre histoire, et nous refusons d’être les porte-paroles d’une identité à un visage.

Le casting en lui-même est remarquable: des femmes talentueuses, si différentes en apparence et en énergie, qui jouent des amies, une mère, une narratrice… Je n’ai eu aucune difficulté à croire en leur amitié. Probablement parce qu’elles représentent ce à quoi je n’ai jamais eu droit mais ce que j’ai toujours désiré sans le savoir en grandissant Noire entourée de Blanc-he-s. Un groupe d’amies avec qui je pourrais discuter et rire de ces sujets tabous en France mais qui ont bel et bien un impact sur ma vie quotidienne: le genre, la race, les histoires de couple et histoires familiales compliquées qui commencent à un bout du monde et finissent je ne sais où… Afropéennes était une sorte de fantasme, dans lequel j’ai entre-aperçu la possibilité d’une sororité que j’attends depuis longtemps, et que je ne laisserai pas me passer sous le nez si elle venait à se présenter.

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La mise en scène d’Eva Doumbia, et le hasard qui m’a amenée sur sa scène ce soir-là, m’ont offert une expérience théâtrale immersive que je n’aurais jamais pu imaginer. Les voir et les entendre de si près m’ont procuré une sensation de familiarité immédiate, d’autant plus que pour la première fois, c’était moi que je voyais sur scène, en chair et en os. Moi, et une autre en même temps. Le temps d’un spectacle, je me suis vue à travers le miroir du théâtre, dans les aspects les plus drôles et divertissants de ma vie (je rêve depuis ma plus tendre enfance que ma vie soit une comédie musicale) comme dans les plus tristes. Après m’être identifiée et construite pendant des années en référence à des personnages fictifs blancs, que l’on m’a présenté comme universels, je peux prétendre exiger de me voir sur scène et sur écran. J’ose enfin dire ma couleur de peau, et j’ai enfin décidé de cesser de m’en excuser. Car ne pas la voir, comme beaucoup prétendent faire, ce n’est pas me faire un compliment. C’est insultant. C’est faire volontairement abstraction de cette partie de nous tou-te-s, Afrodescendant-e-s, et ce n’est pas rien.

  • La représentation compte

Ma mère, son amie et moi sommes sorties bouleversées par cette pièce. J’en ai même versé quelques larmes. Pour nous, c’était du jamais vu, jamais entendu. Nous n’avions d’ailleurs pas les mots pour décrire ce à quoi nous venions d’assister. Nous existions enfin sur scène, et pour les cinéphiles et amatrices de spectacles que nous sommes, on venait de nous rendre une partie oubliée de notre humanité. La représentation compte. Spécifiquement celles des minorités politiques: femmes, racisé-e-s, pauvres, handicapé-e-s, LGBTQIA … et toutes celles et ceux qui se retrouvent à l’intersection de ces minorités, que l’art français laisse sur le banc de touche, y préférant une sur-représentations des cadres sup’ blanc-he-s hétéro et valides, dont les récits de vie passent pour plus « universels ». Mon entourage est très surpris de me voir aujourd’hui revendiquer mon identité afrodescendante. Mais à force de me demander de taire ces aspects de ma personne, soit par inconfort ou par désintérêt total pour le sujet, ce retour de flamme me semble aujourd’hui inévitable. Une culture qui vante sans cesse les mérites de l’intégration, de l’assimilation, autrement dit de l’effacement de son histoire pour la remplacer par une autre, étrangère et pré-mâchée, n’allait pas tarder à révéler sa fonction de cache-misère.

Il y a quelques temps, j’avais justement créé un blog de photos dédié aux Beautés Minoritaires. Blog sur lequel je m’efforce de rassembler de nombreuses photographies des personnes dont les visages et les corps n’apparaissent que trop rarement (sinon jamais) dans les médias et sur les scènes grand public, et le cas échéant, seulement comme faire-valoir de la « diversité républicaine », sans réel intérêt pour leurs histoires.

Beautés Minoritaires

Je suis reconnaissante d’avoir pu assister à cette pièce, et j’espère du fond du cœur qu’elle trouvera un nouveau un lieu pour être jouée à nouveau, car deux week-ends, ce n’est clairement pas assez. Je vous encourage vivement, quel que soit votre genre, votre race, votre âge, votre histoire, à aller la voir, et à rechercher d’autres œuvres inhabituelles pour vous, afin de participer à l’universalisation de l’expérience afropéenne et afrodescendante en général.

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Merci à Léonora Miano pour ses écrits, à Eva Doumbia pour avoir mis en scène les Bigger Than Life et leurs vies, et aux actrices Anne Agbadou-Masson, Laetitia Lalle Bi Bénie, Ludmilla Dabo, Atsama Lafosse, Jezabel D’Alexis et Alvie Bitemo pour les avoir interprétées.

Ma mère, son amie et moi-même vous devons une partie de notre humanité retrouvée.

Alma H. Geist

PS: pour en savoir plus sur les Afropéennes, c’est par ici.

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