Laissez les marabouts tranquilles

Un billet d’humeur à l’attention de mes concitoyen-ne-s Blanc-he-s par Alma H. Geist

Les propos qui sont rapportés le sont de la façon la plus fidèle possible.

  • Quand les mots ne suffisent plus

Je sors faire un tour à la boutique Emmaüs du coin comme à mon habitude. J’y trouve souvent, et depuis des années, de véritables trésors au rayon librairie. Une belle occasion pour moi d’assouvir ma soif de lecture sans me ruiner. Je viens d’arriver dans le coin et le personnel est sympa avec moi. Bien évidemment, il m’est difficile de ne pas attribuer cette sympathie parfois débordante au fait que je sois une jeune femme métisse Afropéenne et, en toute humilité, je ne m’étalerai pas sur les fantasmes d’exotisme qu’il m’est devenu facile de déceler dans certaines attitudes. Premièrement, ce n’est pas le sujet, car je n’ai plus aucun problème à les couper dans leur élan – plus ou moins sèchement – dépendamment de leur lourdeur. Deuxièmement, il est apparemment toujours surprenant de la part d’une femme de vouloir bouquiner en paix. A ce qu’il parait, nous « cherchons toujours l’attention »… Mais passons à la suite.
Arrivée à la caisse avec mon butin littéraire, le responsable inspecte la couverture du premier livre de la pile. Objectif Zéro-Sale -Con, ouvrage à tendance humoristique écrit par un professeur de management à la Standford Engineering School, sous-titré « Petit guide de survie face aux connards, despotes, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail ». Le titre a le mérite d’être explicite. Mais la suite de mon histoire montrera qu’il ne l’était peu être pas assez.

  • Un tour de manège à contrecœur

Bien que ma pile de bouquins ait annoncé la couleur (dis moi ce que tu lis, je te dirais qui tu es), le monsieur tente de faire un peu d’humour. « Ah bah va falloir que je fasse attention ». Je réponds avec un léger sourire poli. Oui, en effet. Il remarque ensuite le badge VAUDOU que je porte sur mon manteau. Je précise qu’il s’agit d’un souvenir d’expo sur le sujet remontant à quelques années. Intéressé, il m’adresse un regard en levant un sourcil et en amorçant un sourire. Immédiatement, j’ai su. Cette combinaison n’a plus aucun secret pour moi, et ce depuis des années. L’homme blanc devant moi s’apprête à me donner une leçon et à me dispenser ses lumières transcendantes. « Attache ta tuque avec de la broche » me dis-je, en pensant à ma sœur québécoise. Ça va décoiffer.
« Vous savez d’où vient le Vaudou? » me demande-t-il. Et c’est parti. Je réponds: « Il trouve ses origines en Afrique… » Il enchaîne d’un ton paternaliste : « C’est bien! La plupart des gens pensent qu’il vient d’Haïti, c’est une erreur commune… ». S’ensuit une conversation extrêmement désagréable (pour moi, car lui semblait prendre son pied à s’écouter disserter) lors de laquelle il me raconte ses péripéties au Togo, au Bénin, ses longs séjours en Afrique, ses voyages avec Amnesty… Le refrain habituel du mec de gauche Blanc de souhaitant faire son intéressant ou rentrer dans les faveurs d’une femme non-Blanche. Vous me direz que c’était simplement une façon de faire la conversation. Mais je vous assure que je reconnais le format de discours, ce n’est pas mon premier tour de manège, loin de là.

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Autour de nous se trouvaient quelques collègues du monsieur. J’attribue donc sa tirade à une envie de briller en société. Juste derrière lui se tenait l’un de ses collègues que je connaissais déjà pour lui avoir déposé des cartons de livres quelques semaines auparavant. Un homme Noir et discret à la peau foncée. Il se tient là et écoute silencieusement en observant la discussion. Mon interlocuteur (ou plutôt mon professeur auto-désigné en vaudou) continue de plus belle, alors que je n’ai toujours pas dit un mot depuis quelques minutes. Le temps se fait long. « J’ai eu l’occasion d’en voir pas mal, des cérémonies vaudous… Non mais ça fait peur quand même, hein, ils font ci, ils font ça… Et puis, rien à voir avec les marabouts d’ici, hein, ceux-là, c’est tous des escrocs. » J’ai littéralement vu la colère monter dans les yeux de notre observateur silencieux avant d’avoir pu dire quoi que ce soit. Restant à distance, il dit doucement « Laisse les marabouts tranquilles, tu ne peux pas dire ça, tu n’en sais rien. Est-ce que tu connais seulement? » J’étais ravie qu’il s’invite dans la conversation et mette fin au laïus du monsieur.

Et l’homme Blanc de répondre : « Mais bien sûr que je sais de quoi je parle, je connais l’Afrique, j’ai vécu là-bas. » Ses mots me font plus que tiquer. Je bouillonne intérieurement. Son collègue lui répond dans un français maladroit mais parfaitement intelligible et assez doucement, de peur de le vexer (la situation m’a laissé croire qu’il était son employé): « Tu es un moment ici, un moment là-bas, tu pars, tu reviens…tu ne connais pas l’Afrique. » L’homme Blanc lui rétorque en haussant le ton et avec une touche de mépris et un sourire en coin: « Mais TU ne connais pas l’Afrique, je connais l’Afrique mieux que toi! » Point de non-retour atteint. Je suis à deux doigts d’éclater de rage. Je la contiens, pour ne pas faire une scène et devenir malgré moi le stéréotype vivant de la femme noire en colère (angry black woman), et ce bien que j’aie un paquet de raisons d’être en colère. Je me contente de secouer la tête en désapprobation en adressant un regard et un sourire désolés à mon frère, et de lever les yeux au ciel en rangeant mon portefeuille. J’embarque mes bouquins et reprends le chemin de la maison. Je passe l’après-midi partagée entre la remémoration de l’événement et le souvenir de mon impuissance, incapable de lire plus d’un paragraphe sans être renvoyée à mon malaise. J’essaie de me convaincre que je n’aurais rien pu faire de plus. Je suis trop jeune, trop femme et trop Noire pour tenir tête ou être prise au sérieux. Minoritaire sur trop de plans. Impuissante, comme lui, bien que pas tout à fait de la même manière.

10325742_1443383759250771_3383118910061070512_n« La différence entre toi et moi, c’est que MOI, je vois ma coupe à moitié pleine. »

  • Solidaires malgré nous

J’utilise le mot « frère » volontairement car par son discours et son attitude, l’orateur auquel nous avons eu affaire nous a tou-te-s les deux rappelé-e-s notre place. Et je ne peux que reconnaître cette fraternité révélée par ses mots, une solidarité dans notre condition de non-Blanc-he-s que je n’ai pas choisie. Il fut un temps où il m’était insupportable de me faire appeler « ma sœur » par des Noirs dans la rue. Bien que j’aie toujours été intolérante envers la drague lourde et le harcèlement de rue, ce temps est révolu. Et en voilà la raison principale. Dans un certain sens, malgré une multiplicité de parcours, d’origines et d’expériences, nous, Afrodescendant-e-s, sommes condamné-e-s à devoir écouter des hommes Blancs utiliser la moindre information à notre propos comme une opportunité pour disserter sur leur vie et leurs expériences, sans apparemment jamais pouvoir s’empêcher de piétiner celles des autres. Et par « autres » j’entends les Noir-e-s, les femmes, les Musulman-e-s et toutes les minorités auxquelles ils n’appartiennent pas. Combien de fois ai-je du répondre aux inquisitions sur mes origines avant d’avoir droit à des commentaires sur ma connaissance ou non de mon histoire familiale, à des remarques sur mon physique qui correspond ou non à l’idée formatée que mon interlocuteur se fait de mes origines… Étonnamment, ces conversations ont toujours été initiées par des hommes… Et c’est une composante tout aussi importante de mon récit.

Il est pour moi (et j’imagine également pour mon « frère de condition ») un épisode de plus, une anecdote supplémentaire qui viendra s’ajouter à la longue liste de vexations, de négations de notre identité, d’invisibilisation de nos opinions. Elle est à l’image de ce que les Français-e-s appellent la « liberté d’expression », et que j’appelle liberté de parole à géométrie variable. Cette notion sacrée dont on a tant entendu parler ces derniers temps. Car dans les faits, cette liberté fondamentale « à la française » garantit à ses plus grand-e-s défenseurs-euses une totale liberté dans ce genre de comportement irrespectueux, et ce en toute impunité. Je voulais juste acheter quelques livres et me suis retrouvée spectatrice d’un exemple parfait du musellement d’un homme Noir dans une conversation sur sa culture, où l’on a balancé son opinion et sa sensibilité par la fenêtre, le tout de la manière la plus insultante qui soit. Un peu comme pour les accusations que de nombreux-ses musulman-e-s ont entendu après s’être exprimé-e-s sur les dessins écœurants islamophobes et racistes de Charlie Hebdo. Aucun droit de réponse, sous peine de se voir taxer d’inculte, de censeur rétrograde, pouvant parfois même garantir insulte et humiliation publique (c’est le cas ici). Et le truc est que ça ne fonctionne que dans un seul sens.

Je n’étais pas surprise le soir du 7 janvier de constater l’étonnement de certaines personnes sur les réseaux sociaux face à l’homogénéité et à la « blancheur » de la foule qui s’était spontanément mobilisée en hommage aux victimes de l’attentat. Parce que voyez-vous, j’ai beau ne pas aimer voir des femmes Noires systématiquement représentées comme des esclaves sexuelles dans un journal, la moindre des choses, ce serait que quand même j’aille saluer le travail de ces nouveaux héros de la liberté de parole géométrie variable. Bah oui! Il faut savoir mettre ses vexations et son « émotivité » de côté quand même! Et c’est là que le bât blesse. Si je m’exprime, je suis jugée comme étant trop agressive, égoïste, rancunière, trop sensible, je me pose en victime… Alors je dois la fermer. Et c’est ça, ma liberté d’expression à moi, Afrodescendante vivant en France en 2015. Ce que j’ai à dire ne plaît pas, et je n’ai donc aucun endroit où l’exprimer si ce n’est parmi celles et ceux qui partagent ma condition et certaines de mes opinions. Et à partir de là, je tombe dans le « piège du communautarisme ». Je ne peux pas gagner à ce jeu. Il est truqué depuis le début. En fait je ne veux même pas y jouer.

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  • Déjà-vu et légitimité

L’épisode d’Emmaüs m’a renvoyée à un souvenir d’enfance, un dîner avec mes parents et leurs ami-e-s. Les adultes parlaient de Gospel et de negro spirituals, et je me souviens de mon père (Blanc) interrompant ma mère (Noire): « Tu ne sais pas de quoi tu parles », devant les invité-e-s. Pourtant à mes yeux, ma mère ayant été élevée protestante au Cameroun, ayant elle-même chanté dans une chorale et nous ayant initiées ma sœur et moi à ces traditions musicales et leur histoire, elle était tout fait légitime dans ses propos, et certainement la mieux placée autour de la table pour s’entretenir sur le sujet. Si cette intervention était particulièrement horrible à vivre (surtout de façon répétée), il était d’une certaine façon tout aussi pénible d’y assister pour la jeune fille que j’étais. Mais je ne savais pas exactement pourquoi. A l’époque j’étais déjà familière de la sensation d’injustice, mais j’ignorais le concept de légitimité. Mais c’est bel et bien ce dont il s’agit. Pour le gars d’Emmaüs, pour mes parents, pour Charlie Hebdo et tant d’autres… Une usurpation de légitimité pour être plus précise. Ce ne sont jamais les personnes concernées qui s’expriment sur un sujet. Des « experts », des « connaisseurs », des « amateurs » et autres « amoureux »… Ça oui, on en a à la pelle. Mais des concerné-e-s, non. Et ça, je l’ai compris très tôt.

Plus d’une décennie plus tard, je n’en peux plus d’entendre des hommes me dire ce que c’est d’être une femme, je n’en peux plus d’entendre des hommes Blancs me dire ce que c’est d’être Noir-e, ou ce qu’est la « culture africaine », comme si l’Afrique était un pays. Et je ne parle même pas de celles et ceux qui me disent que je ne suis pas « vraiment noire », alors qu’elles/eux-mêmes sont blanc-he-s. Je ne prétends aucunement avoir une légitimité à parler pour tou-te-s les Afrodescendant-e-s de France, tout comme je ne prétends pas parler au nom des femmes dans leur ensemble. Mais ayant grandi et travaillé dans un environnement majoritairement blanc et masculin, et ayant un père Blanc et une mère Noire, j’ai été aux premières loges pour constater ces micro-agressions et humiliations « involontaires ». Non pas que mon père, mes camarades de classe et collègues sont des spécialistes dans cette discipline, ou bien des sadiques mais ces habitudes sont tellement ancrées dans le tissu même de notre société qu’il est impossible de les éviter ou de les enrayer. Le privilège de l’homme Blanc.

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Si vous êtes Blanc-he-s (surtout si vous êtes également hétéro, cisgenre, non-handicapé-e et mince) et que vous avez lu jusque là, il se peut que vous vous soyez senti-e aggressé-e par mon récit. J’en suis désolée mais je dois vous faire savoir que malheureusement, pour que les choses changent, il va vous falloir non pas vous repentir, car la culpabilité blanche ne sert à rien et a déjà causé assez de dégâts, mais vous retrouver un jour ou l’autre face à des réponses pas forcément très agréables. Ce n’est ni une vengeance, ni une vendetta envers tou-te-s les Blanc-he-s. C’est seulement un constat déduit de mon expérience personnelle. Mon affect ne peut être utilisé pour discréditer une lecture claire et réfléchie de la situation de la France sur la « question noire » par une personne concernée, dans une société où leur parole a été complètement dévalorisée voire effacée. Et si l’on veut éviter le pire, il est temps que ça change.

  • Pour la suite…

Non, vous ne savez pas ce que c’est d’être Noir-e dans une société Blanche et historiquement raciste qui se pâme de fierté devant ses principes républicains. Non, ni vos « voyages humanitaires » au Mali, ni votre amour de la cuisine sénégalaise, ou même votre « bon-ne ami-e africain-e » ne changeront cela. Que vous vous refusiez à voir la couleur de ma peau sous prétexte qu’on serait tous égaux aux yeux de la République, de Gaïa… Cela ne change rien au problème, et ça ne fait qu’empirer la situation en aggravant votre aveuglement sur la question. Pourquoi ressentir le besoin de faire abstraction d’une partie si visible de ma personne pour vous mettre à l’aise? Cette partie qui m’a valu le surnom de « La Renoi » à partir de mes 18 ans… Comme s’il n’existait pas de juste milieu entre l’effacement de la couleur de ma peau (Kumbaya) et la réduction de ma personne entière à ma « couleur » seulement. Si vous ne voyez pas le problème, c’est parce que vous avez le nez dedans. C’est exactement le mode d’opération du système raciste. Et il est temps d’arrêter de se voiler la face et d’avoir les conversations longtemps attendues. Parce que le jour où il vous arrivera d’être réduit-e à votre « race », à votre handicap, à votre taille de pantalon ou à votre orientation sexuelle de manière systématique sans l’avoir choisi et brandi vous même, vous aurez la légitimité nécessaire à lancer cette conversation. Mais d’ici là, asseyez-vous, écoutez ce que les concerné-e-s ont à dire sur le sujet, et laissez les marabouts tranquilles.

Alma H. Geist, Afroféministe.

Pour en savoir plus :

Sur le privilège blanc par Amandine Gay

Sur la liberté d’expression par Camille Phuong Bui

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3 réflexions sur “Laissez les marabouts tranquilles”

  1. C’est un bel article, merci. Et qui me rappelle une chose, c’est la disymétrie entre entre ceux/celles qui sont situé(e)s (qu’ils le veuillent ou non) et ceux/celles qui échappent à l’obligation de se situer, comme si leur culture n’en était pas vraiment une ou se situait, justement, au-dessus des autres (hiérarchiquement, intellectuellement, épistémologiquement).

    Et puis, votre papier est écrit d’une manière qui en fait, je trouve, un bon document pour engager le débat sur la question de l’autre avec des élèves de fin de lycée. Même la question du rapport à la femme “exotique” (noire ou arabe) qui est plus implicite qu’explicite, devient parfaitement claire si on la rapporte à votre autre article sur ce livre d’images de femmes africaines ou si on la rapporte, tout simplement, à l’orientalisme du XIXe siècle. Bref, seriez-vous d’accord pour que votre texte (avec référencement évidemment) soit utilisé dans une classe, avec des “adulescents”? (On entend encore trop souvent des échanges comme celui-ci. Y: “Oh, il pleut encore…” X: “Ben si t’es pas contente, t’as qu’à rentrer au Maroc.” Or, (1) Y, d’origine marocaine, n’a jamais vécu au Maroc; (2) il arrive tous les jours que des gens se plaignent de la pluie sans susciter d’autres réactions que “Eh, oui…” ou “J’en ai marre aussi, figure-toi.”; et enfin (3), et abstraction faite de ce que Y vient de se prendre en pleine tête, c’est ce qui est peut-être le plus problématique: X ne se présente pourtant pas comme raciste!!!

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    1. Vous pouvez tout à fait utiliser mon article dans le cadre d’une classe. Je suis ravie que vous y voyiez un intérêt pour lancer un débat. N’hésitez pas à me tenir au courant des retours, je serais très intéressées de savoir ce que vos élèves auraient à dire sur le sujet. A bientôt.

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